Les compositions, la maîtrise technique, la palette de couleur, la facture photoréaliste et le style de Jonathan Delachaux forment un ensemble original, la marque d’un peintre talentueux. Néanmoins, il apparaît au spectateur comme un peintre de sujet. Sûrement parce que les mêmes sujets sont présents sur toutes ses toiles et qu’ils sont frappants : trois pantins, trois personnages fictifs : Naïma Bourquin, Johan Wacquez et Vassili Lavandier.
Jonathan Delachaux soigne leurs biographies, leur cohérence, leurs sculptures qu’il fait vieillir jour après jour et prend en photo pour réaliser chaque peinture.
Ces sculptures ne bénéficient pas du même traitement réaliste que les peintures, elles gardent trace de leur ascendance : des pantins, des marionnettes. Comme dans tout scénario fantastique, cette insistance à vouloir fixer des objets inanimés provoque un certain malaise dans le regard du spectateur. Malgré la naïveté de leur représentation, on se rappelle aussi que les poupées participent de rites très anciens, d’exutoires : on les brûle en place publique au carnaval, les sorciers vaudous les transpercent, les enfants leur font jouer des histoires secrètes…
Cette ambiguïté transparaît dans toutes les peintures de Jonathan Delachaux, d’autant qu’il utilise les situations et les accessoires du théâtre, du masque et du travestissement. Ses compositions se teintent naturellement de dramatique, les attitudes des personnages sont forcément marquées, le résultat d’une volonté, d’un marionnettiste. Une avalanche de vrais doubles, miroirs, faux doubles, doubles ratés et falsification s’ensuit, tous ayant leurs conséquences scénaristiques et plastiques. Le « double » raté est une figure importante de l’uvre, les imperfections de l’illusionnisme sont traitées comme autant de ressources formelles.
Jonathan Delachaux peint selon une technique très particulière, sur film plastique, avant transfert sur toile. Il peint « à l’envers », face au public à venir. Plus que dans la position habituelle du spectateur de sa propre uvre, du regard partagé avec le public, c’est plutôt dans celle du prestidigitateur qu’il se met. Il commence par appliquer ses couleurs en transparence, en lavis. Puis viennent les noirs et les blancs, les différents niveaux de gris, les valeurs, qui finissent par obscurcir la surface entière, par dérober le dessin au regard du peintre. Une centaine de couches pour chaque peinture. Le film est alors retourné, révélant l’ensemble au peintre comme au futur spectateur, et est marouflé sur toile avant d’être simplement décollé.
Le fait que ces personnages soient peints, de la même manière que les décors « réels » qui les entourent, aide à leur inclusion. La technique, opposant couleurs et valeurs, permet un travail violent de clair-obscur, qui fait glisser tout le tableau vers la théâtralité. Le passage par le film plastique crée une surface parfaitement lisse et offre une image frontale, définitive.
Lorsqu’il compose un tableau, Jonathan Delachaux compose avec différents niveaux de réalité. Sa peinture se crée d’un bloc, par le transfert d’une fine couche d’acrylique, quelques millimètres.
Le soin et la délicatesse qu’il met à peindre les ombres portées par les grilles de son atelier ou les yeux de Vassili semblent exprimer une envie de créer et d’animer un univers vivant, plein de récits, de détails et de cohérence. Pourtant, on sent aussi que malgré toutes leurs mises en scènes, leurs aventures, ces toiles sont aussi des natures mortes où le silence des choses transparaît.
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